Petit, quand on me demandait ce que je voulais quand je serai grand, je répondais « inventeur ». Alors autant dire qu’en lisant la description de Nicolas Brun sur LinkedIn qui se définit comme « Inventeur en créativité et chercheur d’étincelle », je n’avais qu’une envie, c’était qu’il nous parle de son univers et de ses inventions.

Le reste de sa description n’a fait qu’augmenter ma curiosité : « Je suis un chercheur d’élan, un explorateur de moi-même. Un qui flâne sur les chemin de la vie. Atypique, singulier. J’ai des allures de zèbre, d’okapi ou peut-être d’ornithorynque : inclassable, multiple, multifonction, multipotentiel. Je me construis un chemin pavé de sensibilité… d’hypersensibilité. »

J’espère que vous apprécierez notre conversation avec Nicolas dans laquelle nous parlerons de ses multiples projets, de sa scolarité en tant qu’enfant rêveur, d’apprentissage par la compréhension, de méditation et bien sûr, de créativité.  Et nous vous invitons à suivre ses articles et ses posts sur son blog et son profil LinkedIn dont vous retrouverez tous les liens à la fin de l’interview.

Bonne lecture !

Bonjour Nicolas ! Peux-tu nous dire comment tu réponds à la question « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » ?

Question difficile effectivement ! La réponse la plus simple et la plus fiable est que je suis professeur de théâtre. Ce n’est pourtant pas mon travail à plein temps mais c’est l’activité la plus stable que j’ai actuellement. 

Quels métiers exerces-tu en parallèle ?

Je suis développeur web, web designer, graphiste, illustrateur, acteur, professeur de théâtre. Beaucoup de métiers que j’exerce en tant qu’autodidacte. 

On a également un site avec Armelle, ma compagne, qui est le site de référence sur les énigmes francophones et qui a aussi été adapté en livre.

Et enfin, j’ai le site Holographik, même si je ne gagne pas d’argent avec ce projet. J’ai de grosses difficultés à me vendre, c’est à dire que je sais communiquer mais je ne suis pas un vendeur.

livres enigmes creatives

Peux-tu nous en dire plus sur ce projet ?

C’est un projet important pour moi car c’est la conjonction de quelque chose, la créativité, qui m’a suivi tout au long de mon parcours.

C’est un site internet, sous forme de blog, sur la créativité pour les personnes qui ont envie de la développer.

J’ai toujours effectué beaucoup de recherches sur ce sujet et ça a touché sur de nombreux domaines. Au théâtre, j’enseigne la création collective sur l’instant, et il a fallu créer des outils qui n’existaient pas jusque là, d’où ces recherches.

Tu dirais que cette diversité de compétences a été par besoin ou par nécessité financière ?

Financièrement cela ne m’a pas aidé. Si j’ai appris tout ça c’est un élan personnel. A vrai dire, j’ai toujours été comme ça. II faut dire que j’étais dans la lune depuis tout petit. Je me rappelle que quand j’étais à l’école et que je regardais le maitre d’école c’était pour regarder sa tête et la dessiner. Je chantais aussi déjà petit et décodait les accords à l’oreille. Au début c’était uniquement les notes et la mélodie et à un moment donné c’était les accords entiers.

J’ai donc toujours été comme ça mais en même temps j’ai de gros trous de compétence. Je ne sais si beaucoup de multipotentiels ont cette particularité mais il y a des choses où je suis vraiment nul. C’est un gros mystère pour moi. Bon après il y a des choses qui ne m’intéressent pas, comme l’actualité.

Comment cela a été perçu par tes professeurs ce coté créatif et rêveur ?

J’en ai souffert parce qu’en plus d’être rêveur j’étais très très désorganisé. Je n’avais jamais mes affaires, je ne faisais pas mes devoirs. Je n’étais pas méchant, je ne faisais pas l’idiot en classe, je n’étais pas un rebelle activement mais j’étais sans doute perçu comme ça car je n’arrivais pas à écouter. On me demandait de faire des choses, mais je n’y pensais pas. Mes affaires c’était le bordel.

Et bien que je dessine j’ai une forme de problème de motricité fine, c’est à dire que j’écris très mal donc mes papiers à l’école étaient abominables pour mes professeurs qui n’arrivaient pas à me lire. On me mettait souvent à coté du meilleur de la classe pour m’aider à suivre et en général on partageait le livre car je n’avais pas le mien.

Tu dis que tu « n’y pensais pas ». À quoi pensais-tu dans ces moments-là ? Tu étais dans quel état d’esprit, qu’est-ce qui te passionnait ?

Je n’arrivais pas à rester concentré. J’écoutais le professeur et, au bout d’un moment en entendant un mot, je partais dans une forme de bulle très riche et très colorée où je ne voyais plus ce qui était autour de moi. J’étais complètement coupé de l’extérieur. Je n’entendais plus, je ne voyais plus. Je voyais des images, des choses, je ne me rappelle plus quels étaient les sujets mais j’étais vraiment dans la lune. 

J’avais du mal à suivre car dès que j’avais quelque chose qui me passionnait j’avais du mal à m’en détacher. J’avais envie d’approfondir certaines réflexions qui n’étaient peut-être pas de mon âge. Je pense que le reste ne m’intéressais pas car c’était superficiel et j’avais besoin de comprendre. C’était quelque chose de très fort chez moi. J’avais la phobie d’apprendre par coeur. 

Je me rappelle par exemple que je n’arrivais pas à apprendre les tables de multiplication. J’ai donc fait du calcul mental. Je me suis dit, au lieu d’apprendre, je vais retrouver les résultats par la logique et la compréhension. La compréhension m’intéressait mais l’apprentissage ne m’intéressait pas. Savoir qu’il y avait des choses où « c’était comme ça, c’était la réalité et il fallait juste suivre la consigne », moi ça ne m’intéressait pas.

Donc si tu ne comprenais pas, il n’y avait pas d’apprentissage possible ?

Oui tout à fait. Et j’avais beaucoup l’esprit critique aussi. Je n’étais pas facilement satisfait par les explications qui m’étaient données pour expliquer quelque chose. On me demandait d’écouter bêtement des choses, et ça j’ai toujours eu du mal. La compréhension et la sensibilité artistique ont toujours eu beaucoup d’importance pour moi.

Et par la suite, quand tu es parti à l’université d’informatique, comment as-tu fait avec ce trait de caractère ? Je te pose la question car j’ai moi-même eu du mal en dernière année de master d’informatique car il fallait apprendre beaucoup de choses par coeur dans beaucoup de matières sans avoir le temps de comprendre et que cela m’a donné beaucoup de difficulté (Julien).

J’avoue que c’est un peu mystérieux surtout que j’ai eu des problèmes de santé à ce moment-là. J’avais de grandes douleurs en restant assis longtemps. Cela m’a empêché de suivre les cours. Et donc après 6 mois, j’ai fait de la stratégie, je suis allé à la moitié des cours mais je n’ai pas vraiment changé. Je ne me suis pas adapté au système d’enseignement, j’étais vraiment dans l’esprit de faire ça au feeling. Dès que c’était du par coeur et que je ne pouvais pas retrouver les résultats par la logique c’était compliqué et dès que ça touchait quelque chose en moi j’avais des facilités.

J’ai arrêté en maitrise (4ème année) car j’en avais marre avec mes douleurs qui étaient trop intenses.

Au final, c’est un peu mystérieux comment je suis arrivé jusqu’à là. Même avec le peu de cours que je suivais, j’arrivais à avoir des notes pas mauvaises et je sais que ça énervait un peu les gens. 

Mais je me souviens qu’en interro surprise en terminale S quand le professeur demandait à recracher du par coeur, j’avais toujours zéro. C’était difficile mais j’ai quand même fait mon chemin.

Ce n’est pas un peu contradictoire qu’on nous demande de comprendre et de mettre en pratique derrière alors qu’on nous demande d’apprendre par coeur ? (Steph) 

J’ai toujours eu le sentiment que trop réfléchir et trop chercher de comprendre c’était la plaie pour les profs. Tu veux comprendre les choses mais eux ont un programme à suivre. J’avais des coups de coeur comme par exemple la 3D. Mais à coté je me suis pris des plombs comme en français où je n’avais pas lu les livres.

Qu’est-ce qui t’a amené à chercher et trouver le terme « multipotentiel » ? Ou peut-être es-tu tombé dessus par hasard ?

J’étais tombé sur un article d’une fille dans lequel je me suis « dis donc elle est aussi folle que moi » ! (rires) Je m’étais reconnu dans cet article qui parlait de zèbre et de fil en aiguille je suis arrivé au multipotentiel.

Est-ce que ça a changé quelque chose de pouvoir mettre un terme sur ton profil ?

Oui je pense que c’est intéressant de mettre des termes. Je sais que des fois les gens ça les rebute car ils ont peur que ça les réduise à ça. Mais je pense qu’on peut avoir un terme sans s’y réduire et que ça aide parce que sinon on est plus sensible à la culpabilisation externe. Car la société nous dit qu’on devrait fonctionner d’une certaine manière mais avec ce terme ça nous permet de comprendre et de se dire qu’il y a des profils. Se dire « Ce n’est pas moi qui suis fou. j’ai un profil, il est particulier. Il ne plait pas à tout le monde mais il permet de me sentir légitime ».

Kmeo Nicolas Brun

Justement sur cette légitimité, te sens-tu toujours légitime dans tout ce que tu fais ou souffres-tu du syndrome de l’imposteur ?

(rires) Non c’est très dur. J’en ai toujours souffert. A partir du moment où tu fais ton propre chemin, non seulement ce n’est pas facile car tu n’as pas de reconnaissance mais surtout les gens n’acceptent pas que ce n’est pas le chemin académique. Si tu fais les choses mais que tu ne suis pas les règles de la discipline, les gens le vivent mal.

Moi je ne suis aucune règle. Je fais par exemple de l’illustration avec ma sensibilité. Je n’ai jamais compris les règles. Qu’on m’explique des choses je peux l’entendre mais soit je le comprends soit je le sens avec ma sensibilité personnelle mais entre les deux il n’y a rien. 

Quand j’enseigne au théâtre, ça m’a demandé plus de temps parce qu’il faut y réfléchir plus mais je n’ai aucune règle à proposer aux gens. Il y a des mécanismes et des principes comme par exemple si tu joues de dos cela va avoir un effet, mais ce n’est pas une règle. Une scène c’est un tableau esthétique et selon comment tu t’y mets, l’esthétique est impactée mais je ne vais pas dire aux gens « vous devez jouer de face et puis c’est tout ».

Tu as dit que même sans aller en cours tu avais eu de bons résultats. Comment c’était perçu par ton entourage et tes collègues ?

Pour être honnête,  je ressentais plein d’émotions autour. De temps en temps, il y avait de l’agacement, de la jalousie, de l’admiration, notamment pour cette liberté, (même si je ne le vivais pas comme telle). Ça m’a posé beaucoup de difficultés ce profil.

Et comment le vis-tu aujourd’hui ? Comme quelque chose de plutôt positif ou négatif ?

Je pense que globalement je le trouve positif. Multipotentiel cela ne veut pas dire qu’à coté il n’y a pas de difficultés, mais j’essaye aujourd’hui beaucoup plus de m’inclure dans un tableau complet. J’essaye de m’accepter plus dans mon entièreté et voir tous les aspects et les particularités. J’ai une vie qui est proche de mes valeurs. Même si ce n’est pas facile, je suis content de ce profil.

Si j’avais une baguette magique pour devenir « normal » je ne voudrais pas de ça car finalement, toutes ces différences je les trouves passionnantes aussi. C’est ce qui me constitue. J’accepte plus mes parts d’ombre, sans le voir négativement non plus. 

Au sujet de la persévérance, as-tu trouvé des outils ou des méthodes qui t’ont aidé ?

Pour moi ce qui m’a aidé, c’est la méditation. Au début je m’étais donné comme consigne de commencer à méditer. Ressentir des choses de manière corporelle mais sans aucune contrainte de temps. Par contre la seule consigne c’était de le faire tous les jours. Et au fur et à mesure ça a été plus facile. Quand j’ai réussi à tenir 2 minutes, ce qui peut paraitre ridicule, pour moi c’était déjà beaucoup. Puis j’ai pu doubler, et doubler encore et maintenant je peux dépasser les 40 minutes.

As-tu un instant particulier pour méditer ?

Comme j’ai un emploi du temps assez souple, j’essaye de le faire plusieurs fois dans la journée. Je suis décalé vis à vis du sommeil. Je pense que ma biologie est comme ça. Je me couche tard et je me lève tard. Je médite souvent avant ou pendant que je fais à manger.

Est-ce que par la méditation tu as eu des indices sur ce qui te faisait perdre en persévérance dans une activité ?

À partir du moment où j’ai commencé à méditer, je suis arrivé à mieux voir mes émotions, à les voir en face. A savoir si je fais une chose car c’est ce que je veux au fond de moi ou si c’est pour éviter quelque chose ou par frustration. C’était plus clair pour moi pourquoi je voulais agir. Au quotidien ça me permet de mieux gérer les choses.

En méditation, on s’aperçoit que même les choses négatives on peut s’y intéresser. Je peux avoir une anxiété mais je peux m’y intéresser et essayer de comprendre et cela change vraiment les choses. C’était très dur au début de recentrer mes pensées mais ça fait parti du travail. En méditation ce n’est pas un échec.

Quel outil utilises-tu pour méditer ?

J’ai tendance à créer mes propres méthodes. J’essayais d’écouter tous les sons autour de moi, puis j’ai intégré d’autres choses comme percevoir mes émotions. Aujourd’hui pour ma méditation, j’essaye de garder une vision globale sans suivre de canevas.

Tu as écrit un article sur le fait de devoir parfois régresser pour devenir meilleur et je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec les multipotentiels qui repartent souvent de zéro. Pourrais-tu nous parler de cet article ? (Julien)

Oui c’est un article sur le maximum local. L’idée est que si on monte sur une chaise, pour monter plus haut, il faudra descendre pour aller chercher une échelle. Des fois il y a des approches qui peuvent nous faire progresser très vite mais il va arriver un moment donné où l’on va plafonner.

Des fois il y a des gros pièges qui sont des choses très attractives et qui font progresser très vite mais qui plafonnent rapidement. Au théâtre c’est la raison pour laquelle je ne donne pas de règle car sinon on ne peut plus batir de sensibilité. La sensibilité il faut la développer et ça c’est plus long.

Nicolas Brun enseignement theatre

Comment est-ce vécu par les gens qui travaillent avec toi et qui parfois ont besoin d’être cadré et à qui ce « manque de cadre » peut faire peur ?

Plus les gens sont classiques plus ils désertent nos cours car ils veulent des choses très linéaires. Parfois des gens nous le reprochent, c’est un risque. Dans nos cours, on n’engueule pas les gens, on est dans la bienveillance ce qui rend nos cours plus accessibles. Mais d’un autre coté, il y a des gens ça les perd.

Par exemple, une question fréquente que l’on nous pose est de savoir si c’est bon ou si c’est mauvais. Mais moi je n’ai pas de réponses à cette question. Je peux leur dire éventuellement ce que j’en pense moi. Et ça, ça les perturbe. C’est une forme d’intolérance à l’ambiguïté que je remarque chez beaucoup de gens.

Y a-t-il des personnes chez qui tu as pu observer des grands changements à ce niveau ?

Il y en a eu. Ils s’améliorent tous mais j’ai quand même l’impression qu’en général, ceux qui n’arrivent pas à lâcher prise et qui sont obligés d’avoir quelque chose de l’extérieur sont ceux qui vont avoir de grandes difficultés. Ce sont des gens qui ne veulent pas regarder leur sensibilité personnelle. Ils n’arrivent pas à se faire un avis par eux-mêmes.

Quand on regarde un tableau par exemple, on peut se dire si on aime ou on n’aime pas. Mais certains, s’ils en sont l’auteur ne sont plus capables de le dire. On ne te demande pas si c’est technique ou pas et si ça respecte des règles, on te demande juste ce que tu ressens en tant qu’observateur de ce que tu fais.  

Et si tu devais donner un conseil à quelqu’un qui n’ose pas faire une activité créative ?

Ce qu’on fait dans nos cours, c’est qu’on commence à leur faire accepter l’erreur. On ne leur demande pas d’être créatif, c’est ça le paradoxe. Les gens qui forcent le trait à vouloir être créatif ne sont souvent pas très bons au final. On fait de la création de l’instant, on improvise des histoires. On leur apprend au départ à dire des choses banales, à faire quelque chose et à l’assumer. Les idées on ne peut pas les forcer à venir.

Mon conseil c’est qu’il faut se confronter au fait d’assumer ses créations, assumer de faire des erreurs, assumer de pas être dans les clous, à faire des choses qui sont simples. Dans un de mes articles je parlais justement de partir du banal et qu’après les idées viennent.

Holographik quadrants-creativite

Questions rapides

Un livre en particulier qui a marqué ton quotidien ?

La source du bonheur est dans notre cerveau tiré des travaux de Jacques Fradin sur les mécanismes cérébraux. Il m’a beaucoup influencé et m’a ouvert la porte vers ma passion pour la psychologie et les neurosciences.

Quel conseil donnerais-tu à ton toi de 20 ans ?

Très spontanément, je lui dirais d’arrêter de se battre. Je me suis beaucoup battu en n’acceptant qu’à moitié qui j’étais et aujourd’hui je suis beaucoup plus dans une phase d’acceptation. Donc je lui dirais d’arrêter de lutter trop et d’accepter qui j’étais.

Quel est le meilleur investissement récent que tu as fait ?

Ma tablette graphique qui m’a permis de numériser beaucoup d’idées que j’avais.

Une citation qui t’accompagne ?

Je ne suis pas très citation mais une citation qui me parle est « Il ne savait pas que c’était impossible alors ils l’ont fait » de Mark Twain même si je ne considère que seule la volonté suffit à tout faire. Cela me rappelle que personne ne croyait en notre projet de monter une vraie pièce en la créant sur l’instant mais avec beaucoup de volonté, de travail et d’inventions, c’est ce que l’on a réalisé. 

Les liens pour retrouver Nicolas

Crédit photo de l’article : Jon